1937, rentrée à l'école. J'ai six ans et demi. Les battages achevés, les pommes de terre rentrées, c'est la St Michel ; il est temps de songer sérieusement à la rentrée scolaire.
Nous allons quitter Lan ar Ven Huella pour rejoindre Keranrun Vihan. Ceci va me rapprocher du bourg. De plus, on vient de refaire la route jusqu'à Kerlohiou, ce qui n'est pas un luxe. Il fallait voir le détestable chemin creux d'avant, avec ornières et fondrières... L'hiver, les piétons cheminaient par les talus et les champs.
Les conditions de cette rentrée étonneront les jeunes d'aujourd'hui ; pas d'école maternelle à cette époque... Et de plus la langue française pour moi comme pour beaucoup d'autres, est une langue étrangère. Mon seul univers était la ferme parentale, loin de toute vie extérieure. Ma seule connaissance de la langue de Molière était le "Notre Père" et le "Je vous salue Marie" que ma pauvre mère m'avait appris par cœur. Pour moi c'était du latin et, sensible à la sonorité des mots, j'avais baptisé les poules de la ferme "ainsi soit- il" ou "notre mort".
Donc un "lundi noir" (black monday dans une langue étrangère) ma mère me conduisit à l'école, habillé de neuf evel just. Je n'étais certainement pas fier pour cette première sortie hors du cercle familial. Madame Baron, la maîtresse de la petite classe (CP, CE1, CE2) était heureusement bretonnante, ce qui facilitait beaucoup notre intégration. L'école employait l'immersion, si décriée aujourd'hui pour Diwan. Il n'y avait à ma connaissance pas de guerre ouverte contre le breton. Certes il fallait suivre les instructions de l'Inspection Académique et petit à petit nous nous mettions au français. Il est vrai que la méthode de lecture "en riant" était d'une portée littéraire très ras du sol : Lili, René, le dodo, René a ri, Lili a bu le lolo... Je n'ai pas le souvenir d'avoir souffert de cet apprentissage: peut-être étais -je doué? Hum !... Dans nos jeux, à la sortie de l'école et à la maison, le breton reprenait droit de cité.
J'ai peut-être eu plus de mal à utiliser les toilettes, j'étais habitué à la nature, au calme et à la solitude. Et dans la petite cour derrière la mairie actuelle, les cabinets à la turque aux demi-portes ne m'inspiraient guère. Leur propreté laissait à désirer, et la foule grouillante et bruyante des garçons de six à quatorze quinze ans avait de quoi effrayer les petits sauvages que nous étions. Autre désagrément de cette rentrée : j'ai dû fréquenter ce qu'on appelait alors la cantine. Pour les écoliers éloignés du bourg, une vieille dame, Soaz, mijotait une soupe de légumes fournis par les cultivateurs, dans une petite pièce où l'on s'entassait. Je n'ai pas apprécié ce restaurant scolaire... Dieu merci, le déménagement terminé, j'ai pu à midi rejoindre mes parents à Keranrun.
Autre souvenir, les hivers de guerre furent particulièrement rudes. Le chauffage à l'école se faisait au bois, fourni lui aussi par les paysans locaux. Ce bois était stocké dans le bûcher au bout de la mairie. Il nous fallait fournir le petit bois pour assurer l'allumage. J'ai souvenir d'un trajet pénible par un matin verglacé, avec mon fagot plus grand que moi... Que de chutes et de dérapages non contrôlés, avec en prime une belle onglée !
Trois ans dans la petite classe, des congés de maternité pour Madame Baron avec des remplaçants. Nous étions encore bien jeunes. La politique et les problèmes extérieurs ne nous touchaient guère. Cependant je me souviens de la belle Dolorès, une sorte de gitane aux cheveux noirs, dont Guimaëc avait "hérité", une réfugiée qui logeait au-dessus de la petite pièce servant de mairie avant la guerre. Elle se montrait à la fenêtre donnant sur notre cour.
La guerre va éclater en 1939 et des hommes vont partir pour l'Est. Je ne suis pas personnellement touché par cette mobilisation. Mon père, ayant participé à la "Grande Guerre", n'est pas incorporable ; mais on en parle beaucoup à la maison. Monsieur. Baron est mobilisé. Il ne nous surveillera plus par le trou de tarière percé dans la cloison qui le séparait de la classe de Madame quand elle s'absentait pour ses enfants ou sa cuisine. On nous parle de nos bons généraux, de notre marine si puissante. Et nous avons des cours de défense passive. La grande crainte à l'époque, c'était les gaz de combat, souvenir tragique de 14-18. La parade préconisée était celle-ci :
vous faites pipi sur votre mouchoir ; vous l'appliquez sur le nez... et vous respirez. Voyez l'ingéniosité française ; ceci nous faisait sourire... Encore fallait-il l'avoir, ce mouchoir !
L'hiver va se passer, très froid à l'Est. Les femmes tricoteront force écharpes et pulls. Mais sur le front : RAS. Mais aux beaux jours, tout va aller très vite. Le front va être percé, la fameuse ligne Maginot contournée. Et les troupes allemandes vont déferler sur la France. J'ai le souvenir d'être grimpé sur les longues tables et d'apercevoir les premiers Allemands investir le bourg : un side-car avec des martiens casqués, aux grosses lunettes. Ils font le tour du bourg et repartent : Guimaëc est bien calme. Nous allons pendant de longues années nous habituer à leur présence, surtout nous, les voisins de St Fiacre.
Je ne vais pas m'étendre sur ces années qui me verront finir ma scolarité guimaëcoise dans la classe supérieure. Ceci avec les grands et ses clans formés par les longues routes à parcourir pour venir au bourg. Les gars de Kerbol, du Prajou, de Pen ar Guer qui avaient six kilomètres à se taper à pied, tous les jours et par tous les temps, sur des routes non goudronnées, garnies de nids de poule, en boutou-koat ou galoches. Ceux plus proches de Lezingard, de Christ, de Kereven, Trevezer... Et enfin les privilégiés du bourg et de la périphérie...
Les longs trajets fastidieux pouvaient donner lieu à des "jeux interdits", tels les concours de casse-isolateurs à la fronde. La ligne du Prajou, où se trouvait un téléphone public en a souvent été victime. D 'où la visite des gendarmes à l'école... Je garde un assez mauvais souvenir des périodes pré-certificat avec étude du soir. La dictée, passe encore ; je n'étais pas mauvais. Mais nous avions aussi à résoudre un problème. Ce n'était pas mon point fort et Monsieur Baron ne nous libérait qu'une fois la solution trouvée. Voir partir les doués et rester pratiquement seul était particulièrement pénible. La discipline était stricte. Nous étions assez dociles, mais au moindre manquement gare à la baguette d'osier. Ce qui peut paraître curieux c'est que les meilleurs fournisseurs de ce matériau en étaient souvent les premières victimes.
Je n'ai pas parlé des filles. A cette époque les sexes étaient séparés, les demoiselles œuvrant dans une école plus neuve sur la route de St Fiacre. Nous les ignorions superbement. Nous ne les côtoyions qu'à la fin de l'année scolaire pendant la période de bachotage effréné précédant le certificat d'études, où nous étions confrontés au sexe faible pour voir nos capacités réciproques face aux dictées et aux problèmes ; sans doute pour stimuler nos ardeurs (c'était un challenge important pour nos maîtres et maîtresses, le nombre de reçus comptant beaucoup).
A cette époque nous ne sortions guère des locaux scolaires. Pas de classe de mer, de rivière, de nature et encore moins de neige. Une seule sortie extra-scolaire : la promenade scolaire de fin d'année. La première eut lieu au Huelgoat. Une expédition ! Découverte de la forêt, des myrtilles, du chaos et de l'impressionnante roche tremblante que les petits Guimaëcois, malgré le souvenir de Rannou, ne purent ébranler, alors qu'un vieillard seul, arrivait à la faire bouger. Nous vîmes également la montagne : Le Roch Trévézel. Et nouveauté technique, le barrage de St Herbot, nous qui ignorions tout de la fée électricité.
L'année suivante, ce fut la découverte de la grande ville, Brest, le port de guerre, la Penfeld et le pont tournant. Impressionnant aussi, le musée de la marine avec le magnifique "canot" de Napoléon III. Puis ce fut la photo souvenir devant la dépêche de Brest (Monsieur Baron était le correspondant local du journal). Pour moi un des summums de cette balade fut la visite d'un grand magasin. Nous empruntâmes sans discontinuer l'escalier roulant... Une découverte inoubliable !
Ces promenades étaient payantes. Pour mémoire la sortie à Brest coûtait la somme faramineuse de 20 francs (qui m'était payée par mes grands parents Lazou de Lezingard). La guerre de 39 mit fin à ces sorties.
1940, 1941, 1942 c'est l'occupation. Seule sortie de fin d'année, le ramassage de doryphores. Agréable après midi de plein air malgré le contact avec les vilaines larves rouges. Les insectes parfaits eux, étaient bien jolis. La crémation de notre récolte finissait la journée, et le coup de cidre offert par le fermier était apprécié.
L'année 1943 fut très importante pour moi : communion solennelle en costume et brassard et premiers examens. D'abord le DEPP (Diplôme d'Etudes Primaires et Préparatoires), puis le concours des bourses qui vont m'ouvrir les portes des études secondaires au cours complémentaire de Lanmeur.
Neo ket echu....
JEAN CLECH