Guimaëc autrefois

Guimaëc appartient au “Petit Trégor finistérien”, enclave “rouge et laïque” du Nord Finistère. Vu de loin, du Morbihan par exemple, tout le nord du Pen ar Bed est la terre des prêtres. J'essaie pour ma part de réfuter cette croyance largement répandue. Dans ma jeunesse comme dans celle de la plupart des jeunes bretons, nous avons tous ou presque été marqués par une certaine vie religieuse. J'ai pu le vérifier lors de mes sorties entre collègues enseignants ; même très loin de la Bretagne. Au Sri Lanka (Ceylan) par exemple un jeune guide local a fait chanter en chœur un “Gloria in excelsis Déo” de toute beauté à tout un car de “soi-disants mécréants”. Quel instit n'a pas été enfant de chœur dans sa prime jeunesse ! Je suis resté très tolérant, je suis sans doute un des rares instituteurs publics à avoir “cohabité” un certain temps avec le recteur au presbytère à l'île de Houat.

Guimaëc que je sache n'a pas connu la guerre scolaire. Cependant avant la guerre 14 il y a eu une tentative, et même à Pen ar Chra un couvent de jeunes filles a fonctionné un certain temps. En ce temps là (en amzer se...) un jeune abbé adjoint au recteur a essayé de combattre l'école de la république. C'était l'époque bénie ou le clergé ne manquait pas de bras. A mon grand-père paternel il a refusé la communion pascale pour ne pas avoir mis ses enfants à l'école catholique. Depuis, le canton de Lanmeur est resté farouchement laïque. N'existait que le seul couvent, école ménagère au chef lieu qui acceptait à sa cantine les élèves du cours complémentaire voisin : j'y ai mangé pendant deux ans avec la seule contrainte de réciter le “bénédicité” avant le repas.

Revenons à notre église. Quand j'étais enfant, l'abbé Gonidec, un rescapé de la guerre 14 marqué par les gaz de combat, était notre pasteur (an aoutrou Person). C'était un brave homme respecté de tous, bien accueilli dans quasiment tous les foyers. La population était loin de fréquenter l'église tous les dimanches. Il y avait une minorité de fidèles surtout chez les hommes. Quant aux femmes, elles étaient un peu plus nombreuses. Aux enterrements et à la Toussaint, l'église faisait le plein. On ne s'y mélangeait pas, les femmes occupaient la nef, les quelques hommes se partageaient entre le transept sud et le transept nord où se trouvait la stalle réservée à la famille noble locale, les “De Kersauzon”. Au bas du chœur des rangées de bancs accueillaient d'un côté les filles, de l'autre les garçons, sous l'œil sévère de Janig ar Jug, la chaisière. Dans le chœur, officiaient en soutanes rouges et surplis blancs, les enfants de chœur ; celui qui aidait le prêtre avait un grand prestige.

L'évangile était lu en breton: “en amzer se Jesus a lavarez di zisquibien...”. Nous autres gamins nous ajoutions: “pa veket a vutun ne ve ket defot a guaniel” (En ce temps là Jésus dit à ses disciples: “quand il n'y a pas de tabac on n'a pas besoin de pipes”... C'était l'époque où le tabac était rationné). La messe se terminait par un Bro Goz Ma Zadou bien senti et bien enlevé accompagné par une sonnerie de cloches, qu'adolescents nous aimions mettre en branle. A la fin elles nous enlevaient bien haut dans le porche.


La messe dominicale pour moi et pour beaucoup d'autres sans doute, était une sortie ; on se mettait en dimanche... Et c'était pour la journée. On s'évadait de la ferme et de ses travaux contraignants. Après la messe les hommes se rendaient près du puits désaffecté au bout de l'école. Les femmes se massaient au bord du vieux cimetière pour écouter le crieur public “lomig” qui annonçait les avis municipaux, les ventes aux enchères etc... C'était un peu le journal local : “petra zo lavaret var ar groas ? (qu'a t'on annoncé sur la croix?)”. Et la foule s'égaillait, qui au bistrot, qui dans une maison amie pour un café, qui à la maison.

Le recteur aurait bien voulu éveiller quelques vocations chez ses catéchisants, ce fut en vain. Pour ma part j'ai vite égaré ma carte de présence à la messe, mon livre de catéchisme a subi le même sort. Il le savait, aussi m'interrogeait-il en dernier, ce qui me permettait de bien répondre. Il faut dire que j'étais bien dans ses papiers. Tous les ans nous faisions une longue marche ensemble pour amener la communion à ma grand-mère impotente au Prat Crenn près du Prajou. J'étais chargé d'agiter une clochette pour annoncer aux passants éventuels le passage “d'An Autrou Doué”. Le jeudi il avait aussi essayé de faire venir à la sacristie les jeunes en leur projetant de petits films fixes. Seuls les gamins du bourg et de la périphérie purent en profiter. Cette initiative déplaisait un peu à notre instituteur qui craignait un peu la main mise sur la jeunesse. Mais elle a vite tourné court car ces projections manquaient d'intérêt malgré notre manque certain d'audiovisuel : pas de cinéma, pas de télé, rien ! La préparation à la communion solennelle avec la retraite de deux ou trois jours, avait un réel succès. C'était quand même plus agréable que les éternels dictées et problèmes de l'école. Qu'il était bien aux beaux jours de pique niquer au bois de Guerven !

Les quêtes du dimanche étaient l'apanage des conseillers de l'église (conseiller an iliz), mais il y avait aussi des quêtes faites par des paroissiens choisis. C'était un honneur recherché. Je crois qu'ils étaient pris, non pour une piété exemplaire, mais parce qu'ils avaient une grande parentèle, source de rapports fructueux (opinion toute personnelle, je suis peut-être mauvaise langue...). Cette corvée dominicale durait quelques semaines pour deux hommes: le premier dénommé Sant Per et son acolyte Sant Alar. D'où une certaine comptine : Sant Per zo meo, Sant Alar a peo, où quelque chose d'approchant (Sant Per est saoul, Sant Alar paiera). Mon père eut l'honneur (?) d'être Sant Alar. Il aimait raconter un épisode amusant de sa fonction temporaire. Après la messe nos quêteurs devaient compter leur recette et rapporter le tout au presbytère, apéritif à la clef sans doute ? Donc un dimanche les voilà rendus en ce lieu. Ils y trouvent Bernadette la bonne, la “carabassen” du curé, en grand émoi. Pendant la messe son voisin le plus proche, monsieur Réguer, que Dieu lui pardonne, est venu lui conter fleurette (ou plus !). Elle a dû tourner autour de la table pour lui échapper. Le recteur Gonidec l'a consolée, lui a remonté le moral, lui disant que Réguer était un brave homme, qu'il la trouvait belle etc., etc. Un tel compliment fait toujours plaisir, même aux bonnes du curé. La chair est faible, ma Doue beniguet !

J'ai perdu tout contact avec l'église de Guimaëc, sans pasteur attitré aujourd'hui, ainsi qu'avec la religion. Je fais partie de mouvements associatifs divers, même catholiques, comme le CCFD de Ploemeur (ramassage de journaux pour sauvegarder la forêt...). Ce qui fait que je mange parfois au presbytère (retour aux sources). Aussi pour conclure, que Dieu me pardonne, Doue di pardonno, comme disaient mes parents....

Jean CLECH