Pierre Marie LOUS que je salue en tant qu'ancien voisin, a ouvert la porte avec beaucoup de talent sur ses années de guerre vues de l'Allemagne, avec ses souvenirs très intéressants de Krieg Gefangen (KG). J'avais entendu ses aventures il y a de cela quelques années du coté de Pen Lann, mais les relire en breton, cela m'a fait chaud au cœur. Merci Pierre Marie.
Dans les années 40, j'étais bien jeune mais je garde néanmoins quelques souvenirs de cette sombre époque. Tout d'abord je ne suis pas historien, aussi je demande la plus grande indulgence aux lecteurs éventuels. En effet les évènements que je vais essayer de vous relater ne sont pas forcément dans l'ordre précis, historiquement parlant. Soyez indulgents, merci.
Tout d'abord un fait divers marquant à Guimaëc. Dans les années précédant la guerre, fut ouvert à Ploujean un petit terrain d'aviation. J'avais assisté à son inauguration grâce à un oncle, frère de ma mère, habitant à 200 mètres du terrain. Tout allait bien malgré les bruits de guerre. Nous admirâmes entre autres, les avions du porte aéronef "Béarn", le Charles de Gaulle de l'époque… Les hauts parleurs diffusaient le tube de l'époque : "Tout va très bien madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien…" Hum, hum! Ce terrain servit vite d'école de pilotage à l'armée de l'air. Un beau jour avec d'autres garçons de mon âge, nous observions les évolutions bizarres d'un coucou au dessus de nous, spectacle inhabituel… Des ratés dans le moteur puis descente vers le sol et plongeon vers Pen Allée Cosquer… Nous nous précipitons, sautons les talus et nous voyons l'empennage de l'avion pointé cers le ciel. Nous fûmes parmi les premiers à arriver sur les lieux du crash. Le pilote, casqué de cuir, sortit indemne de sa carlingue. Il avait juste "cassé du bois" comme on disait à l'époque. Cet accident attira le jour même et le lendemain, une foule de curieux. Le plus grand dommage fut pour la culture du champ de Jean Le Lous du Cosquer.
Le 3 septembre 1939, par une belle journée de fin d'été, c'était le battage à Kergouanton. Nous étions une bande de gamins à regarder cette opération spectaculaire. Ce jour pour moi reste incontournable pour deux raisons : j'avais, comme souvent, la garde de ma petite sœur et ce jour là elle fit ses premiers pas. Ce fait intéressant bien sûr aurait pu s'effacer de ma mémoire, mais ce jour là un vieux briscard avait promis de nous raconter une histoire dans l'après midi. Dans l'intervalle, alors que nous jouions dans le champ de l'autre côté de la route, voilà que le tocsin se fait entendre. Que se passait-il ? Etait-ce le feu ? Non, la nouvelle se répandit très vite : la guerre était déclarée. Adieu l'histoire… Le battage se termina dans la consternation générale. A mon âge il était inimaginable de penser aux suites de ce fait. Mais ce n'était pas le cas des adultes.
Ce fut la mobilisation générale : affiches avec deux drapeaux croisés. Dans ma famille je fus peu touché par ce fait. Le début de la drôle de guerre me laisse peu de souvenirs. Au front il ne se passait pas grand chose (RAS). Il y eut quelques bombardements de villes stratégiques. Aussi Guimaëc dut héberger quelques réfugiés. La fermette de Pen Feunteun était libre. Aussi fut-elle désignée pour recevoir quelques personnes. Je guettais avec impatience cette arrivée de nouveaux voisins. Surprise, je vois arriver une famille, l'homme était un nègre. Quelle aventure… Mon premier homme de couleur ! Je me précipitais vers mes parents en criant : "eun nèg a zo deut d'a Pen Feunteun". Mes parents affolés trouvèrent que onze personnes c'était trop pour une si petite maison. Le malentendu se dissipa très vite. Un nègre en breton se dit "eur paotr du". Cette locution était peu employée, vu la rareté de cette race dans le Trégor. Il s'avéra que ce voisin temporaire, marié à une blanche, était martiniquais, coiffeur au Havre. Ils étaient charmants. Nous leur fournissions lait, beurre, pommes de terre… De son côté, il nous donna un coup de main à la moisson. Il apprit à lier les gerbes de blé et trouvait que cette besogne était moins pénible que le travail de la canne à sucre. En plus, nous eûmes un homme de l'art pour nous coiffer. Finie la coupe au bol, et quelle ouverture sur le monde extérieur !
Mai-juin 40, c'est la défaite. L'armée allemande déferle sur la Bretagne. Ma première vision de l'ennemi se passe à l'école. Mais mon premier contact avec l'occupant eut lieu quelques semaines plus tard à la fin des grandes vacances à St Fiacre…
Un bref aperçu du lieu de cette "rencontre": St Fiacre (Sant Fieck), petite éminence à quelques centaines de mètres de Keravel où habitaient ma tante Anna et ma grand-mère. Et tout à côté, ma tante Marianne et son mari. Cette butte (haut lieu celtique ou romain, croisements d'anciennes routes, je ne sais) fut christianisée et dédiée à St Fiacre patron des jardiniers. On y édifia une chapelle tombée en ruine en 1887, sa cloche fut transférée à Kernitron et cette chapelle fut démolie en 1888. Ne subsiste aujourd'hui que le calvaire récemment restauré (ces précisions m'ont été fournies par Mr et Mme Guillaume Cosquer de lanmeur, que je remercie). En 1940 sur la butte il ne restait qu'un petit oratoire, qui devait dans le temps abriter une statue du saint. C'était un but de promenade cher à mes tantes. On y jouissait d'une vue panoramique allant par beau temps des clochers de St Pol de Léon à l'île de Batz, aux Triagoz, à la côte du Trégor lannionnais jusq'aux Sept-iles, et au sud, du Méné Bré aux Montagnes d'Arrée.
En septembre 40, quelques semaines après l'arrivée en Bretagne des troupes d'occupation, accompagné d'un camarade Louis Jaouen, nous cherchions des mures sur la butte. Et là, nous tombons nez à nez avec un "boche" comme on disait alors. Je reste pétrifié. Louis prend ses jambes à son cou et je reste seul avec l'ennemi tant redouté, surtout après tous les racontars qu'on entendait alors : "ils empoisonnent, coupent les mains etc, etc…" Mais le mien n'avait pas l'air farouche, il est tout souriant, déguste quelques mûres en disant : "gut, gut…".Il me montre des photos de sa femme et de ses enfants et me relâche. Je l'avais échappé belle… Je ne savais pas que nous allions "cohabiter" durant presque quatre ans.
Des ouvriers civils avaient depuis quelques jours déjà commencé à édifier une baraque dans une carrière désaffectée à l'ouest de l'oratoire, et notre quête de mûres était aussi un prétexte pour une visite à ce chantier abandonné le dimanche ; curiosité et aussi l'occasion de chaparder quelques pointes. Pourquoi cette construction ? Ma rencontre fortuite me donnait la réponse.
Je me suis demandé par la suite pourquoi ce site avait été choisi si tôt par l'occupant. Un coin perdu mal desservi par des chemins peu carrossables, loin de partout, loin de la mer… Mes interrogations restent sans réponses (je n'ai pas accès aux archives de la Wehrmacht !).
Et l'occupation du lieu commença, les troupes arrivèrent. Finies les promenades à St Fiacre. C'est "verboten". Qu'y fait-on ? "Ich weiss nicht". Je ne sais pas (j'ai fait de l'allemand depuis). Je vais tâcher de narrer maintenant cette vieille histoire.
Il leur fallut tout d'abord refaire les chemins d'accès tout juste bons pour les charrettes, et encore ! Le plus important, celui venant de Lanmeur, peu avant Kerelle et passant par Kerven.
Puis l'autre venant de l'ouest du Boulva, et le dernier que j'ai vu refaire, celui venant de Keravel. Ces chantiers furent une petite révolution. Avant 39, j'avais vu rectifier la route du Prajou au niveau de Runorven. Là, une équipe d'une trentaine de chemineaux travaillaient à la pelle et à la pioche, avec des brouettes ; ici une noria de camions chargea de cailloux le profond chemin creux. Changement de style !
Par la suite l'occupant fit sauter les roches encombrant la butte. L'oratoire disparut. On entendait "gare à la mine". Il fallait se ramasser. D'autres baraques furent édifiées, les verts de gris s'installaient.
Peu après fut coulé un rail circulaire d'une quarantaine de mètres de diamètre et l'on vit s'élever une structure métallique assez imposante, une sorte de quadrilatère en croisillons carrés avec une sorte de cabine au centre, pouvant pivoter sur le rail. Cet assemblage fut surmonté d'une sorte de grand râteau visible de fort loin. On s'est souvent demandé le pourquoi de cette construction. Le bruit courait qu'il s'agissait d'un brouilleur d'ondes devant "shunter" la BBC. Nous qui n'avions pas le courant électrique, présent bien sur à St Fiacre, la radio ne nous faisait ni chaud ni froid. Rares étaient les personnes pouvant écouter les nouvelles sur un poste marchand sur accus.
Il faut dire qu'à cette époque on ne posait pas trop de questions ; plus tard, si. Mais les documents manquent. Pas de photos, pas d'articles de journaux à ma connaissance (j'ai posé une question aux lecteurs du Télégramme, sollicité une réponse à cette énigme, sans succès à cette date). D'après le colonel Rémy auteur d'une série de livres traitant des passeurs de la Résistance à propos des débarquements de clandestins à Beg Ar Fri et Kerellou où s'illustrèrent les Mercier, les filles Jacob (merc'hed ar butun !) ainsi que Sicot "Jeannette", l'auteur écrit : "Sur la butte de St Fiacre les allemands avaient un radar, à ce qu'il paraît un des plus puissants qu'ils possédaient en France…". Ce passage du livre ne m'a pas convaincu. Le radar a été utilisé pour la première fois militairement pour la bataille d'Angleterre et les allemands ne l'ont connu que plus tard. Je crois qu'ils en ont utilisé un à Rufellu en Plougasnou surplombant le large. J'ai trouvé tout dernièrement un livre traitant du mur de l'Atlantique faisant état d'un radar à Plougasnou. Je me suis payé ce livre paru en 2002 aux éditions Ouest France, il contient tout un paragraphe sur St Fiacre et il m'apprend que c'était une station de radioguidage permettant de diriger les bombardiers allemands vers l'Angleterre avec toutes ses caractéristiques. Cet article est illustré de photos montrant même un émetteur de ce type. Celui de St Fiacre était plus important.
N'eo ket echu (comme dit Pierre Marie)
Jean CLECH